Le meilleur canard de ma vie

Interstellar, Christopher Nolan, Planète Miller

Ca y est. Putain ça y est. Ca y est, on y est. Ouais. Ca y est.

Elles l’ont annoncé partout à la radio, dans les journaux. Ca nourrit le vent des conversations quand on se croise. « Ca y est », qu’elles ont dit. Alors, ça y est, j’imagine…

Ça fait 86 ans que j’attends ce moment. La dernière vague que j’ai vu de ma vie, j’avais 4 ans. C’est le plus cher souvenir que j’ai.

L’étendue d’eau qui nous servait de mer s’est tordue, s’est gorgée, s’est mugie en une montagne mouvante de plusieurs immeubles de haut. Le ciel a disparu, dévoré, englouti. C’est son ombre qui nous a frappé en premier. Et puis y a le bruit. On dirait un craquement continu du monde. On dirait qu’on dépèce la croute terrestre. On dirait que la planète se déplace et qu’on le sent.

Et ça y est.

Ça fait 86 ans que je m’entraine pour ce moment. A sec, car ce qui reste d’océan après la vague n’est rien d’autre qu’une flaque d’eau saturée de sel. Foutu soleil. Mais moi je l’aime bien, ma petite océan-baignoire. Parfois, j’arrive à glisser un pied sous la surface de neige. Il me faut plusieurs semaines pour retirer les sécrétassions blanches et chimiques de la peau. Parfois,  je perds ma peau. Parfois, je reste debout sur la mer, et je m’imagine le bruit que cela devrait faire. Je l’invente.

Et ça y est. Elles l’ont dit, ça y est.

La dernière vague, il restait un peu de mer et un peu de ciel pour se cacher. Les nantis ont admiré le spectacle depuis le haut, commentant le ballet de tâches brunes qui s’agitaient. Nous, on est passé en dessous.

On a fait un nœud avec des cordes autour d’un gros rocher et on s’est promis de pas lâcher. Quand elle te happe, tu ne sens pas l’eau en premier, mais la pression. Les tympans éclatent, les os aussi. L’air est retiré de tes poumons. Ce n’est pas une masse qui s’abat, mais une planète. Ensuite, vient l’arrachement. Les yeux agglutinés par la pression, tu vois arriver une tempête sous-marine. Les constructions sautent, arrachées par des mains titaniques. Les rochers volent, comme devenus légers. Les gens sont chassés comme des aiguilles. Une rafale d’eau, et l’arrachement. Et là, tout s’envole. La société, les lois, le capitalisme, les fêtes de Noël. Faut juste tenir un peu plus longtemps que la seconde d’avant. Seconde après seconde, la douleur étire le temps. On voit passer sa famille, sa maison et la poule du voisin dans le flot noir.

Rien ne crie. Rien ne peut. Calme.

Calme douloureux. Calme hurlant. Calme implacable.

Et la bouffée. D’air, de sel, de pleurs, tout, sur le visage, dans la gorge. On se laisse flotter, la vague fait une nuit sur le monde. C’est calme. L’eau redescend, s’enfuit, nous dépose avec une délicatesse infime sur le sol épongée. Je flotte, je sens la terre sur mon dos, je sens mon corps qui reprend son poids, l’eau qui s’échappe, qui sèche, déjà, le soleil est là et déjà, le souvenir de l’eau s’est tarit, la sécheresse me coupe le souffle, je tousse. Et puis les premiers cris déchirent le silence. Le mien en premier. Il faisait déjà trop chaud pour que mes larmes coulent.

Mais là, il aurait fallu faire un nœud autour de la planète pour passer cette vague. La dernière vague s’appelle la dernière vague parce que la dernière vague d’aujourd’hui ne s’appellera pas. Que plus personne n’aura à l’appeler la dernière vague. Il n’y aura plus de ciel et plus de terre. Cette vague va juste manger la planète.

Je suis content d’avoir assez vécu pour voir la dernière vague. J’avais 4 ans. Et je crois que j’ai plus peur à 4 ans qu’à 91.

Aujourd’hui, je pense que je vais rester debout. Ou assis, je verrai si elle arrive vite. Si ça traine trop je vais devoir m’asseoir, je traine encore ma sciatique. Mais quand elle sera proche, quand je pourrai l’entendre malgré la surdité, je me remettrai debout. Parce que je me suis entrainé 86 ans pour ce moment. Et ça y est.

Et ça y est. Le soleil disparait. Je suis prêt, ça y est. Ca y est, c’est là, c’est le moment.

Le plus beau canard de toute ma vie.

L’horizon solide fait accélérer le vent dans la pente. Merde. Mauvaise orientation. Le vent se condense. Masse. Mouvement. Masse en mouvement. Je crois que je suis fauché avant que la vague ne me touche.

Noir.

Bleu.

Calme.

Calme.

Calme.

Nuit.

Eau.

Sec.

Eau/Sec.

Sec/Eau.

Eau.

Pas de cri.

Sauf le mien.

Le meilleure canard de ma vie.

 

Noir.

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