Genre : Nouvelle
Longueur : 1 page
Date : Mars 2024
Contexte : Concours d'écriture
Statut : Disponible
Distinction : Lauréat de sélections de 30 textes du Concours Marcel Pagnol de la Ville d'Alauch
« Tu vois que je ne suis pas morte. Il y avait un grand arbre ; il s’était battu contre le Feu, et il avait perdu. Il était couché par terre, et le Feu avait laissé des abeilles rouges qui le mangeaient. Je me suis approchée parce que c’était joli, comme un tissu de sang séché, délaissé au vent et à l'été. Dans sa chute l'arbre avait éparpillé des morceaux de lui dans l'herbe fraîche, suspendant le temps. Il semblait qu'à tout instant l'arbre venait simplement de s'écraser sous mes yeux, projetant une myriade d'épines carmélites sur la place verte. Sous mes yeux, une explosion, une émotion. Une douleur ambrée dans le temps.
J'ai pleuré. Sans y penser.
Les larmes sont des gouttes d'eau qui perlent un visage et la pluie qui passe sur l'arbre, l'enveloppant tendrement dans un voile blanc d'intimité. La forêt était silencieuse. Le monde demeure à jamais silencieux devant telle scène, théâtre antique et oublié dont seul perdure le vert de la Terre, en ultime couche.
J'ai pleuré, couchée sur un arbre au coeur implosé, et j'ai posé le mien dessus, avec ma poitrine ouverte sur les artères, les os, les caillots, les tripes et les viscères. Je les ai posé délicatement sur l'écorce calcinée de l'arbre, comme une offrande juvénile. Ma robe blanche formait des vagues qui glissaient sur l’écorce pourrie, et les tâches de rouge se mêlaient aux racines déterrées. J’étais pieds nus, pieds sales.
J'ai brûlé comme l'arbre dans l'incendie. Le rouge a troué mon corps d'obus véreux. J’ai été l’arbre fouillé par des yeux de Feu, des mains carbonisantes, gueules bénates, prêtes à détonner, à la seule fragilité détectée, dans les profondeur des racines, une infructuosité entre la peau écorcée et les plis de la prairie fleurie. J’ai pris Feu par tradition des éléments – le Feu, la Terre, l’Air, l’Eau-, par le physique, la statistique, la triste réalité de la peau qui se contracte et se rebiffe à la fumée de l’incendie. Mais à l’arrivée des flammes, comme des doigts qui suivent la cuisse sous les vagues de plis bruns, le silence. On meurt toujours sans bruit. Sans mouvement face à la mort, dans l’attente de se raccrocher à la Terre. Mais si on reprend conscience, c’est simplement car nous nous sommes écrasées sur les rochers ensanglantés.
L’arbre dans la prairie. La peau brisée sur les rochers. Une explosion en myriade de silence suspendu pour l’éternité. La Terre en toile, l’air et l’eau en peinture asphyxiante et sombre.
Ainsi meurent les arbres pris par le Feu.
Les yeux ne se posent plus sur les gens brûlés par le Feu. Ça les effraie, les gens, le feu. Une petite fièvre maligne dont se dégage un brasier meurtrier, à la moindre erreur, au moindre soupir essoufflé, à la moindre bise murmurée. Il connait tout cela mon arbre-coeur. Tout ça dans un petit coeur d'enfant décharné.
Comment un enfant pourrait-il survivre au Feu, alors qu'il n'est pas même sensé y souffler ? C’est triste les enfants dans le vent et le Feu.
Et moi, j'étais comme le vent, qui pousse la flamme et finit par se brûler, se prendre aux jeux des baisers chauds et carnassiers. J'ai poussé la flamme jusqu'au vice et je me suis consumée dans l'année qui précède l'hiver.
Le gel a pris tes yeux et a apaisé la douleur de ta brûlure sur ma peau, la douleur que tes mains avaient posées là, une ancre dans la forêt, une impossibilité qui existe.
C'est pour ça que je comprends l'arbre qui a tanguait dans la tempête de feu. Je vois les secousses et les larmes de douleurs enracinées dans mon corps de femme.
Je suis l'arbre tombé dans la forêt. Je suis la fille qui a connu le Feu.
Mais comme les arbres calcinées, les petites filles aussi poussent en secret, le vice dans un recoin de leur corps frêle de jeunes filles. C'est le gel de l'hiver qui suspend les larmes en neige. Le printemps vient juste les décorer, les cacher, sous des fleurs et des airs volés à l'été. Le coeur reste sous la langue comme un tas de cendre, mais un pétale rose recouvre la plaie béante du ventre arraché par l'homme au doigt de Feu, l'homme qui s'infiltre sous l'eau de la rivière pour égorger les poissons dans leur sommeil, l'homme au doigt de Feu et au nez de chacal, celui qui sent le démon, celui que l'on vénère, un présent qui vaut autant qu'un printemps trop précoce, ou qui le veut, le bourgeon discret sur la belle branche là-haut, il le veut, mais il est trop grand, alors il jette des mots de Feu, des mots de vieux, à des oreilles seules, des oreilles claires et il harponne les étoiles avec son lasso d'éclair, sans un bruit, sans mot dit, juste des murmures de Feu dans les yeux, il tisse sa toile affreuse qui reste opaque et diffuse.
Car personne ne reconnaît l'attrape de l'emprise avant d'en être sorti.
Je la vois.
Je te vois.
C'est une chose que l'on voit seulement avec des yeux libérés, des yeux violés, mais d'où repoussent, dans les orbites, des fleurs de volcan, comme un pied au nez du Feu ravageur, du Feu terreur.
Je suis la petite fille roseau, je suis la jeune fille fleurie, je suis la femme calcinée.
Je suis celle qui sourit après l'incendie.
J'ai été aspiré dans le feu et j'en suis ressortie.
Et j’ai ris et j’ai pleuré sur mon arbre soeur, mon arbre pris dans sa jeunesse par le Feu de l’Homme et je te fais peur, quand je montre les dents, je ne parais plus si jeune, je ne parais plus si petite fille, plus si jeune fille, ni même femme.
Je suis l'animal-humaine. On m'a planté un Feu dans le ventre avec un bâton d'Homme et j'ai croqué la douleur pour en faire du petits bois. Et voilà, regarde Mon Feu à présent, qui s'élève par-dessus le tien, qui le dévore, qui le consume, qui le prends comme le bourgeon pris par le gel. C'est mon feu qui contrôle. Je suis la femme au ventre en flamme, je suis la jeune fille rugissante, je suis l'enfant dragon.
Je contiens le Feu qui a mangé le Feu.
Je suis le Feu.
Et j'embrasse mon arbre soeur avec mon coeur fleuri de cendre. Je laisse des graines dans l'air de ma tourmente humaine. Je laisse Mon sillon de Feu et de Fleurs, un bouquet désorganisé de Moi et de l'empreinte de toi sur Moi. Et goulûment, j'aspire ton Feu, ton misérable petit feu d’Homme. Je t’ai suivi à la trace, en te laissant de l'avance, pour te voir courir, voir que tu me vois arriver, te voir t'essouffler, te voir te résigner. Tu ne t’es pas retourné. Tu n’es pas de ce genre d’Homme qui se retourne. Les yeux c’est fait pour violer ou aimer. Tu avais déjà donné de l’un, et tu étais incapable de l’autre.
Qui a dit que le feu était Homme ?
Je vois tes yeux dans le fleuve d’Eau de tes larmes et je vois que tu as peur. Pas peur de moi, peut de toi-même. Alors, tu vois que je ne suis pas morte ? Car me voir, c’est voir ce que tu as m’as fait. Tu ne vois pas ma robe blanche. Tu vois les brûlures de tes mains sur ma peau nue. Mais ce n’est pas ton histoire, à présent c’est la mienne. Je souffle l’Air de la vérité, l’ère des gens qui voient les brûlées, je souffle ton corps vers le fond de l’étang, vers le fond des temps, je renvoie les Hommes comme toi, les Hommes de Feu sont faits pour se noyer dans l’Air du Temps.
J’ancre en toi mon histoire. Je te laisse reprendre ce que tu m’as offert. Je te charge des remords, des souvenirs, des cauchemars, des silences, des questions, des ricanements, de la Peur, de l’Odeur, des nuits trop noires, des rues de villes, des balades en forêt seule, à présent balade effrayante. Je te rappelle à jamais tes actes, leurs conséquences et le jugement de la Terre bâtit ta tombe avec les myriades d’écorces tranchantes, pour un repos jamais reposant, je te lègue les voix de mes cauchemars qui crient toutes ton nom. Qu’elles le crient et l’impriment sur les parois transpirantes de ton caveau-ancre. Je te maudis, Homme de Feu, je maudis ta race, qui déshonore les Femmes, et les Hommes, et les Arbres. Je te renvoie dans ta grotte de ténèbres, là où dansent les vices préhistoriques.
Je te présente Mon Feu de Femme-Fleur. Puisse-tu dans ce dernier baiser te brûler dans ta propre maladie.
Tu t’es changé en pierre, comme ton coeur, ton corps a coulé dans la mer. L’océan a mangé ton âme et tes péchés. Les larmes ne suffisent pas à tarir le Feu. L’océan le peut.
Ta disparition à mes yeux laissent un monde calme. Je suis retournée voir mon Ami-Arbre. Nous n’avons rien dit. Couchées, nous avons regardé les étoiles, lumineuses. Les rues de la ville n’étaient plus noires, elles scintillaient, et les sirènes nageaient en chantant sur la place publique, sous les douze coups de minuit. L’aurore s’est invitée discrètement, la prairie était éclaboussante. La vie a cette lumière de paix intérieure.
La paix était revenue. Sur les racines arrachées, repoussait de la mousse bien verte, et douce.
Parfois, encore, je pense à toi. Il me semble entendre tes cris. Ou est-ce juste l’écho des cauchemars dans les grottes de mon esprit. On ne se remet jamais complètement d’une nuit noire trop longue.
Mais vois-tu, je ne suis pas morte.
Je me l’étais promis, dans les abysses de la nuit incendiée.
Je serai la fleur qui se posera sur ta tombe.
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