Au bout du bout du bout de la ligne - NOUVELLE

Publié le 5 novembre 2025 à 20:09

Genre : Nouvelle

Longueur : 3 pages

Date : Juin 2022

Contexte : Concours d'écriture 

Statut : Disponible

Hier soir, j’ai reçu un papier mystérieux. Il avait des allures de papier mâché, un peu humide et collant, chiffonné et roulé, dans une sphère parfaitement ronde située parfaitement au milieu du paillasson du hall d’entrée de la maison de Mme Georgiania, la concierge. Si je connais les exactes mensurations de cette scène de crime miniature, c’est parce que je l’avais vu de près, et même de très près, car j’avais pu noter les fragrances d’excréments que dégageait le tapis quand mon nez est venu s’abattre violemment dessus. Bon sang, Mme Georgiania allait-elle un jour remplacer la marche bancale de l’escalier ? Où fallait-il que l’ensemble des locataires soient au courant que je sortais, dès que sonnait le glas de ma chute pitoyable ?

            En me relevant, je n’avais pas d’abord remarqué le visiteur indésirable qui s’était niché dans mes cheveux. Ce n’est qu’après avoir traversé le centre-ville avec ma crête gluante qu’un petit garçon a eu l’amabilité de me dire que j’étais « une poubelle bizarre ». Sur le coup, je me suis immobilisé. Puis j’ai voulu débattre de mes aptitudes en tant que poubelle bizarre avec une vitrine de passage. C’est alors que je le vis.

            Un petit rectangle jaune collé bien droit dans mes cheveux, avec un message dessus. « Et au bout de la ligne ? ». J’ai froncé les sourcils mais mon visage n’a pas changé d’un trait. Je les fronçai davantage et cette fois-ci la bouche de mon reflet s’ouvrit et vomit un monologue d’injures, en glissant vers la porte pour débouler dans la rue. Je ne pus profiter davantage de ma troublante et fugace ressemblance avec la gérante du salon de beauté. De terreur, je quittais précipitamment les environs et remontait jusque la maison de Mme Georgiania, la saluant d’un regard affolé que je fermais aussitôt en me prenant la marche bancale de l’escalier.

            Une fois la porte de mon appartement refermée, je me suis autorisé une inspiration. Et une expiration. Encore une finalement. Je bondis jusque la salle de bain et y rentra, yeux fermés, bras devants comme un mort-vivant à la recherche du rebord du lavabo. J’avais espoir, dans l’attente obscure de mes paupières, que le papier avait pris le vent, qu’il ne restait sur mon visage que de la sueur débordante et une belle bosse. Je rouvris les yeux d’un coup. Le papier était encore là. Parfaitement plaqué comme par une main invisible. Le combat pour ma liberté capillaire débutait.

            J’essayai la manière fine et forte, le décoller à une main, puis deux. La bandit ne bougeait pas d’un trait. Après une noyade savonneuse et sans succès, avoir essayé avec les ongles, la javelle, la tondeuse, je me résolus à sauver le peu de cheveux qu’il me restait et attrapa résolument les ciseaux. J’avais donc une auréole mal rasée digne d’un moine sur le crâne et dans ma main une touffe de cheveux avec le papier étrange. La question, surtout, me taraudait l’esprit. Je laissais le papier sur la table, m’assit et y réfléchit. Toute la nuit.

            Le lendemain, je n’avais rien. Rien du tout. Pas la moindre d’idée de ce que signifiait la question, d’où était la réponse et encore moins de ce qu’elle soulevait. Je compris que c’était là une énigme inconnue, qui méritait de grands cerveaux, qui allait sûrement bousculer le monde scientifique. Je partis donc à Paris, en stop car je n’avais pas de voitures, mais les chercheurs français ne surent avancer d’autres arguments qu’un rire franc. On me dit d’aller voir chez les autres si j’y étais. Je partie donc dans toute l’Europe, en stop toujours, car je n’avais toujours pas de voiture. Une institut grecque me dit de m’orienter vers la philosophie.

            Je n’avais plus d’argent, alors je vendis le peu d’affaires que j’avais pris avec moi pour m’acheter un téléphone. Sur des forums, des gens sûrement très intelligents m’ont appris des nouvelles effrayantes. Une certaine Mme Irma m’enseigna son savoir pour la modique somme de 456 €. N’ayant pas les moyens, je travailla quelques mois dans un champ de poireaux, à ramasser, dos voûté, des kilomètres de légumes verts. Le soleil brûlait la peau. J’avais eu soif les premières semaines, puis la soif, comme la faim était passé. Marcher l’estomac vide ça fait avancer plus vite, on pèse moins lourd. Je récolta l’argent suffisante un an et demi plus tard. Le dévoilement fut saisissant.

Irma me dit que le bout de la ligne était la mort. La vie était une ligne sinueuse qui finissait aussi plate que l’électrocardiogramme de papy Jérôme, paix à son âme. « Et au bout de la ligne ? ». C’était donc la mort ? Mais qu’est-ce qu’il y a derrière ? Au bout du bout de la ligne ? Au bout de la mort ? Irma haussa les épaules. La séance était finie. En me raccompagnant et pendant qu’elle piquait mon passeport dans ma poche sans que j’y prête attention, elle me conseilla de m’orienter vers la religion. Que Dieu avait la réponse.

La porte claqua derrière moi et je souffla. Elle était un peu floue pour quelqu’un qui disait y voir bien. C’était qui Dieu déjà ? Y en avait pleins, d’ailleurs. Je partis donc à la recherche de Dieu, dans un camion de routier avec d’autres passagers qui n’avaient pas leurs papiers. On m’a dit que Dieu était au Sud, dans le pays chaud où la musique crépite. J’avais l’impression d’être à contre-sens, porteur d’un mystère qui m’excluait du reste de l’humanité. Je marchais. Je marchais chaque jour et je prenais pour visage les paysages. Mes pommettes saillantes étaient ces rocs pointus sur le chemins, et mes hanches et mes poignets. Mes yeux étaient des perles de soleil qui irradiait sur le monde une lumière divine et immortelle.

Un jour, j’arrivai dans ce qu’on m’avait décrit le pays de Dieu, ou du moins, la terre où on le servait. Des champs d’épis métalliques dormaient paisiblement sur les berges d’une rivière poisseuse. Le silence était mort. Un concerto de cris et de langueurs sépulcrales vibraient au-dessus des trous d’obus. Je m’assis à côté d’un enfant mort et pria. De peur d’être mal compris ou entendu de dieu, de Dieu, ou des dieux, je pria dans chaque langue et dans chaque religion. Quand j’eus fini, Dieu n’était pas là. Alors, je marcha, car il ne me restait que ça. J’ai coupé à travers les sillons de garçons tués. Sur l’un d’entre eux, j’ai récupéré un carnet. Dans des cendres, un charbon. Ainsi, désormais, j’écrivais et marchais.

Je ne connaissais plus le temps. Les paysages changeaient mais c’’était toujours la même terre que je foulais. Le soleil se levait mais il me semblait que c’était toujours la même journée. A un moment, les collines sont restées de sable, l’air, de feu, et le ciel, en haut. Je dormais de jour, et espérais ne pas trop dormir, sinon les dunes gagnaient sur moi, elles me recouvraient, tas d’os dans un cimetière. Il fallait s’extraire, parfois enlisé jusqu’aux narines, et trouver le courage d’avancer. J’étais dans un océan aux vagues molles avec les étoiles comme lumières. Les constellations étaient une carte indéchiffrable dont j’admirais la beauté. Chaque nuit, je décrivais de longs cercles langoureux sous leurs bras. Je dansais une valse avec la nuit. Je prenais le rythme du désert.

Un jour je me leva. La lumière du soleil était pâle est brûlante. A l’aveugle je tâta le sol autour, découvrant des contours inconnus de mes yeux. Entre mes paumes tout était différent. Le carnet et le charbon étaient introuvables comme volatilisés. De rage je hurla. Pris ma tête dans mes mains et pleura. Le calme revint. Je levais la tête. Le monde entier était un drap uniforme. Une toison sans contour. Une toile sans relief. J’étais plongé dans une aurore sans limites. Dans la douceur de la couleur je compris.

            J’étais aveugle.

            Je n’avais désormais que cet écran de blanc pour voir. J’avais essayé de tenir debout, chancelant comme un premier pas, avant de tomber. Je m’étais alors traîné. Laborieusement. Une patte après l’autre. Je balançais la tête basse de gauche à droite pour voir avec les oreilles. Ça chantait, ça grognait. Ça tuait. Un soir, quelque chose mordit ma jambe. Je me suis laissé tomber, lassé à attendre de mourir. La mâchoire s’est desserrée et je n’ai plus senti d’autres menaces. Je sentais un fluide chaud coulé de mon mollet. J’ai boité un moment avant de glisser à terre. Je me contentais de cligner des yeux. Jour. Nuit. C’était devenu le seul mouvement dont j’étais encore capable, blessé et épuisé. Je tressaillis. Entre le jour et la nuit, il y avait des positions. Je plissa les yeux jusqu’à ne discerner qu’une bande noire.

            Une ligne. Et au bout de la ligne ?

            L’insondable vérité. Faudrait-il alors éviter chaque bout de ligne ?

            Je me suis rappelé le carnet.

            Et si la ligne de mes yeux était une ligne où l’on pouvait écrire ? Dans ce cas…

                                                           Il faudrait ne jamais en atteindre le bout du bout.

            Et si mes pensées sont ses mots, alors ma pensée ne doit pas aller au bout de la

            car je ne veux pas me jeter dans l’insondable comme on se jette d’un toit

            j’ai peur des fins que je ne pense jamais que ça en est jusqu’à la fin

            la fin d’un film la fin du monde la Finlande et les financiers

            je laisse toujours un gâteau parce que sinon c’est la

            sauf que je le prendrai pas parce que c’est la

            à vouloir la reculer, je fais qu’avancer la

            et la fin de la ligne avance à moi sans

            l’air me manque expiration finale

            ne pas se relâcher, ne pas la

            car

            au

            bout

            du

            bout

            de

            la

            ligne

            il y a

 

            La mort.

            Au bout du bout de la vie, il y a la mort.

 

            Depuis tout ce temps, j’avais été aveugle.

            Il avait fallu perdre la vue pour voir mieux.

 

            On ne cherche pas à rallonger la ligne ou éviter le bout, il faut simplement écrire l’histoire qui nous va sur la ligne qu’il y a. Et pour le reste, on verra.

            Car avant le bout du bout de la ligne, il y a la vie.

 

            Lorsque je compris ça, un grand calme m’apaisa. Je fermai les yeux.

Mes oreilles ne voyaient plus, se contentaient d’écouter.

 

            Écouter le silence du désert.

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