Genre : Nouvelle
Longueur : 1 page
Date : Mars 2024
Contexte : Concours d'écriture
Statut : Disponible
Je suis celui qui n’est pas sur la photo. Peut-être celui qui tient l’appareil. Peut-être celui qui a photographiait sans faire exprès. En regardant avec trop d’insistance et de travers. Oui, c’est sûrement celui-là. Je suis surement ce drôle d’oiseau qui regarde les autres s’envoler vers demain. Je n’ai jamais compris que j’étais bizarre, mais on me l’a fait comprendre très jeune. Je ressemblais à un pingouin sur les photos, engoncés dans des tissus infernaux, emprisonné dans des règles de société et de morale. On a essayé de me faire sourire, mais avec un bec, ce n’est pas bien pratique. On m’a mis en fond de formation, en vol, mais je désorganisais l’ensemble par ma seule présence. On a finalement arrêté de me demander pour les photos. Ce qui m’arrangeait bien, car les photographes sont presque toujours aussi des chasseurs. Ainsi, je démontrai parfaitement que pour vivre, il fallait s’enfuir, de l’objectif, du point de mire, de la cible des regards. Je tachais donc de trouver un travail, dans une basse-cour minable de village, entouré de vieilles mégères qui ne causaient que grains et plumes. Enfin, c’est vrai qu’il était délicieux ce grain. En tant que Mr Jars – le mari de l’oie, oui, je sais que personne ne connait mon nom et je trouve cela au combien exaspérant, alors retenez-le : le mari de l’oie est un jars – je devais à tout prix trouver une Mme Jars. (Oui, parce que le mari de l’oie est un jars, mais la mariée de Mr Jars n’est pas une oie, mais Mme Jars. Suivez donc un peu.) Je participai à toutes sortes de bals sur les foires où je perdit davantage de plume que je ne gagnais de prétendantes. On me disait vieilles plumes. Il faut me comprendre, les jeunes oisillonnes ne sont plus ce qu’elles étaient, les modes changent, évoluent, les col-vert sont davantage au goût du jour, mais le vert ne m’a jamais réussi. Et puis tous ces labels : rouge, vert, bio, plein air, vert foncé, vert à pois, multicolores… De mon temps, il y avait ce qui devait passer dans la marmite et c’est tout. Il est vrai que ces malheureuses aventures m’ait laissé le grain de maïs en travers de la gorge. Je discutais un jour avec ma gardienne, Mme Lefebvre, avec plus de sillons sur le visage qu’un champ de blé. Le mari était mort il y a quelques années de ça, avant mon arrivée, et le reste du village était plus vieux que la pauvre femme, donc enterrés depuis longtemps. Les enfants, loin, à la ville. « Ah, me dit-elle en me servant un café noir, comme j’aurai aimé apporter quelques nouvelles à mes chers enfants. Mes jambes sont lourdes et mes neurones grincent. » Bref, nous étions tous deux des déchets séniles de nos espèces respectives, et j’eu un moment de compassion pour Mme Lefebvre. Le lendemain, jars au pot de prévu, je du donc m’enfuir dans la douce nuit, comme un jeune et fringant fugitif, mes vieilles articulations réveillant les chiens de mon adorable assassine. Encore aujourd’hui, je ne suis pas revenu voir cette très chère, qui je l’espère, aura trouvé d’autres col-vert à se mettre sus la dent. Il parait qu’ils sont à la mode.
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