Genre : Nouvelle
Longueur : 5 pages
Date : Janvier 2024
Contexte : Concours d'écriture
Statut : Disponible
« Tu sais, ça m’a vraiment foutu sur le cul cette histoire. C’est le cas de le dire d’ailleurs. Et pourtant, crois-moi que je m’en étais pris, des tatanes sur le derch, mais même le paternel ne m’avait jamais flanqué une telle raclée. Faut m’comprendre. I faut remonter au début de l’histoire, toi aussi, tu vas halluciner.
Au XXI ème siècle, nous avons cru à une chance de déjouer le mauvais sort de la planète par une technologie responsable et reconstructrice. On a élevé des villes avec des alliages de métal souple en jouant sur la transparence, et on a créé le principe de ville-monde. On passait par-dessus les océans et les montagnes, on s’élevait dans le ciel. La métropole se développait en largeur, longueur, hauteur et profondeur. On y croyait tous tellement. On a aboli les frontières et les identités des pays, on ne formait plus qu’un grand groupe d’humain soudé. Il y avait encore des guerres, des injustices, des maladies, mais on avait vraiment l’impression d’être parvenu à quelque chose de bien.
Et puis, je me souviens, je m’en souviendrai toujours d’ailleurs, en mai 2105, j’avais douze ans. Un cri immense. Tout le monde l’a entendu, pas juste moi et les copains du quartier, ou les gars de l’usine, non, tous les humains ont entendu un mugissement de douleur incroyable. Je sais pas si c’est le souffle du cri ou la déchirure dans la voix qui me jeta les larmes à terre, mais tout le monde chialer sans renifler, comme pour former un rideau de larme qui goutait sur les poutrelles et glissait, glissait, glissait jusqu’au fin fond des abysses de la ville. Et là on a compris d’où venait le hurlement. Il venait d’en bas, de sous la ville. Mais il n’y avait rien sous la ville, on avait asséché et déplacé les océans, on avait creusé et trié la terre sur des centaines de kilomètres. Il n’y avait plus rien.
Sauf l’âme de la Terre.
J’ai jamais cru à ces conneries. Ce que je crois moi, c’est que quelqu’un a creusé trop profond, a dû rencontrer le magma et le laisser s’échapper à l’air libre.
Bon, ça n’explique pas ce qui s’est passé après.
On aurait dit un raz-de-marée métallique, les tours se sont transformées en mât qui chaviraient dans la tempête, les fils électriques claquaient comme des cordages, le vent artificiel couchait les enfants à terre ou les envoyer contre les murs. On a eu l’impression que la terre se dégonflait, qu’elle se ratatinait sur elle-même, jusqu’à former un vieux pruneau, au centre de la vide ville-monde. On pouvait apercevoir l’autre-côté de la terre, une sphère vide, comme un entrelacs d’os nettoyés qui tenait toujours debout. J’ai gerbé mes tripes. C’était pas plus la vue que je m’étais fendu le crâne sur un belvédère.
Y a des pauvres gens qui ont pas supporté. Le monde venait littéralement de s’écrouler de sous nos pas. On voyait des gens tombés, enfin flotter puisqu’il n’y avait plus qu’une gravité extrêmement faible, de la taille du vieux-pruneau-Terre. Si on sautait trop fort on partait dans le vide intersidéral. Certains se suicidaient en légèreté, dans une petite cabriole, presque inconsciemment.
Heureusement, ou malheureusement, nos dirigeants ont pris les choses en main. Ils ont réinstallé une fausse gravité. La science a été le hameçon de l’espoir. Puis, le fil, la canne à pêche sont arrivés. Il faut bien comprendre, c’était le chaos, le gouvernement ne pouvait pas brancher toutes les parties de la ville-monde en même temps, les injustices grandissaient, les gens lestaient les bébés pour ne pas qu’ils s’envolent durant l’accouchement, les obèses et les musclés menaient les cités défavorisées dans la peur. Les poissons avaient besoin d’être harponnés, d’être pêchés, ils le voulaient. Sans qu’on ait jamais trop su comment, les scientifiques apportèrent l’explication finale : c’était Dieu qui nous avait puni. Ah, fort bien. Mais pourquoi ? On avait jamais aussi bien réussi à maintenir la planète dans une forme optimale.
C’était l’époque où j’intégrais l’Ecole des Sciences et Croyances du Comité Centrale. Issu d’une cité défavorisée, je devais mon acceptation à cette institution prestigieuse uniquement au fait d’être parvenu à m’expulser de l’attraction gravitationnelle, à contrôler ma trajectoire et arriver de l’autre côté de la ville-monde. J’avais 17 ans, un épi toujours en l’air, et un sacré refus du conformisme.
Je n’ai jamais accepté la pseudo explication scientifique, qui était une croyance intime dans le monde des sciences, que l’oeuvre de Dieu y était pour quelque chose. Et j’ai passé ma vie de chercheur a en avoir rien à battre de Dieu. Donc, j’ai passé ma vie détesté de mes confrères. Je dois la chance de ne pas avoir été expulsé au fait que j’étais un génie. Et que j’ai pratiquement sauvé la ville-monde. Tout ça à 21 ans. En fait, mes thèses se résument facilement. J’ai trouvé le sens de l’Univers.
Nous étions perdu, en terrain inconnu, la science humaine ne s’était pas assez portée sur l’espace pour le comprendre. J’ai trouvé la boussole qui nous a permis de voyager. En cartographiant des zones, des profondeurs, des directions, j’ai insufflé un sens à l’humanité. A l’époque, certains disaient que je me prenais pour Dieu. C’est vrai. Je n’étais qu’un piteux petit génie prétentieux, bien content d’avoir distingué les blanches des noirs sur un piano. C’est alors que je suis tombé en prison. Enfin, on m’avait bien poussé, et à vrai dire, je m’étais un peu poussé moi-même. Je ne me souviens pas beaucoup de la soirée, quelques flashs où je gueule contre le gouvernement et menace d’enculer Dieu. S’il acceptait ça, il avait remarquablement bon humour. Ou alors il n’existais pas. Après avoir crié ma thèse de saoulard, j’ai atterri dans une très vieille prison. Cette notion peut paraitre anecdotique mais elle est cruciale. La cellule comptait une bonne douzaine de pierres différentes, quelques racines et rats morts pour la partie végétale, et les menottes et serrurerie était du métal de dernier cri. Parfait pour mener mes expériences.
J’entamais alors la plus productive période de ma vie. Ma nourriture était transmise par un robot con comme ses roues. Je n’étais dérangé par personne, avec des matériaux à disposition, de la nourriture, et surtout, du temps. On aurait bien pu croire qu’un égoïste comme moi aurait dépéri sans présence humaine à ses côtés. Heureusement, j’avais de l’imagination. J’imaginais donc mes collègues, critiquer mes recherches, et les rembarrer intellectuellement. Cela m’a permis d’avoir un retour critique et d’avancer encore plus loin.
Ainsi, j’ai su prédire qu’un jour, un homme, sûrement âgé, blanc, mince et athlétique, beau -bon, ça c’est peut-être mes fantasmes qui ressortent-, religieux, prendrait le pouvoir, et qu’un autre jour, sûrement pas le même, il viendrait me voir. Car j’ai aussi calculé que la structure actuelle de la ville-monde ne pouvait pas tenir. Le monde allait s’écrouler une deuxième fois.
Quand il est venu, j’étais paré à toutes les éventualités : restructuration d’une ville-monde, réorganisation du pouvoir gouvernemental, plan en cas d’attaques bactériologiques, terroristes, extra-terrestres -il vaut mieux être prêt à vraiment toutes les éventualités. Paré à tout, sauf à mon homme fantasmé : une jeune femme menue a pénétré dans ma cellule, le mardi 13 décembre 2155.
« On a besoin de vous. »
« Je sais. », j’ai dit avec mon petit air hautain. Celui-là, je ne l’avais pas perdu avec la prison.
Me réadapter au monde n’a pas été bien compliqué. L’espèce s’était moins développé sur le plan technologique que je l’avais prévu, mais je parviendrai sans mal à rattraper ce retard. Comme je l’avais prévu, la structure s’était effondrée sur un cinquième de sa surface totale, exterminant quelques 7 milliards d’individus. Encore là, moins que ce que je pensais. La réalité est toujours décevante.
« Vous parviendrez à nous aider ? », me demanda la petite femme.
« Ca fait des années que je prépare mon entrée. Evidemment que je peux. Il suffit de se positionner à la normal de l’axe haut-bas de l’Univers, et de déployer la ville-monde comme un tapis. »
« Cela parait simple. »
« C’est parce que je suis un génie et que je suis assez intelligent pour expliquer facilement et rationnellement les faits, tout simplement. »
« Celle-ci aussi vous l’aviez répété en prison ? »
« Je prévois tout. »
« Vraiment tout ? » dit-elle en approchant sa bouche de mon cou.
Je ne cille pas. « Je ne crois pas que vous vous êtes suffisamment renseigné sur mes fréquentations pour déceler que je ne picore pas les petites poules en votre genre. »
« Est-ce que vous savez qui je suis ? »
« Peu importe minette, que tu sois princesse ou pute je bouffe pas de minettes je t’ai dit. A moins que tu changes de sexe, tu m’excites moins qu’un bout de métal. »
Bon, il se trouvait que je venais de repousser la Sultane Monde Marie II. Autant bien débuter son retour. Outre le désagréable fait de ne pas correspondre à mon fantasme nourri de plusieurs années d’abstinence, la gamine avait réussi à lier ce que je détester de plus sur terre : les femmes, et la religion. Mais bon, étant donné que la Terre n’existait plus, il était peut-être temps de déposer ses couilles de masculiniste sur le petit abricot fripé de la Terre. Marie, au moins, était douée en science.
Elle avait joyeusement convertie toute la populace humaine dans une croyance religieuse aussi réconfortante que le sein d’une mère pour un bébé. Et elle m’avait placé à la tête de la barque humaine croyante, moi, le moins croyant des croyants. Une franche rigolade en somme.
La réponse au problème de structure était un problème de forme. Dans un espace qui était délimité comme ayant un haut, un bas, un devant, un derrière, une sphère pesait trop lourd dans la pseudo gravité intersidérale. Il fallait développer la ville sur un plan.
« Mais c’est impossible, la plateforme serait attiré par les attractions planétaires. »
« Eh non ma petite Marie, parce qu’on aura des fondations. »
J’avais eu le temps de m’adonner à plus de 1879852 expériences dans ma cellule. La grande majorité pour le plaisir, car j’avais trouvé la solution matérielle au bout de la douzième.
« C’est un nouveau matériau qui permet de visser n’importe quel type de matériau au soi-disant vide de l’espace, car on sait bien que le vide n’est pas vraiment vide. »
Ainsi débuta l’Ere de l’étalement. Nous commençâmes par décrocher la sphère terrestre, puis nous conquîmes le Soleil, en passant au travers, rien de plus évident pour un génie comme moi. Puis nous partîmes à la conquête des autres galaxies. J’avais évidemment inventé la matière sortie de rien, la nourriture sortie de rien, la boisson sortie de rien, j’avais tellement bien fait que même les sex-toys sortaient de rien. Bref, encore une fois, j’étais Dieu, je créais tout, à partir de rien.
Néanmoins, j’avais une dernière quête sans fin. Je voulais découvrir la fin du monde. La frontière de l’espace. Le moment où on basculerait, on arriverait face à quelque chose. Je choisi donc une direction et lança l’Ere de l’Etalement dirigé. Je parti plein derrière, parce que j’avais une thèse à vérifier sur le temps-distance, et j’essayais de trouver une planète Terre identique que la nôtre, dans le même espace, mais pas dans la même temporalité. Au début, on me suivit fièrement. J’étais la reine qui disséminer ses humains dans l’espace. Au bout d’un moment, tout le monde avait assez d’espace pour lui. J’insinuais donc le capitalisme, afin que chacun voulut plus que ce qu’il avait besoin, et plus que son voisin. Cela dura un temps, puis quand tout le monde eut une centaine de planètes à sa disposition, l’ennui débuta. On n’enseigna plus mon nom dans les écoles. Un ralentissement général avait lieu. Les gens méditaient. Ils étaient heureux. Ils avaient abandonné la maladie du capitalisme, quoique facile quand on possède quelques centaines de planètes. Moi qui était suivi par toute une bande d’infidèles religieux suivant le berger anticlérical, j’ai fini seul. Je décidais de dépenser tout le reste de ma fortune, et grâce à ma matière infinie et ma connaissance des faux billets, je dépensais plus que ce que tout le monde possédait, dans des vis de fondations et des planches. Je pris mon marteau, mes planches, et continuait seul, à travers l’infini du cosmos. A un moment, je ne voyais plus derrière moi les habitations. Les planètes n’étaient plus allumées. Je tâtonnais dans le noir, à la recherche du bout du bout du monde.
Et un jour, je le trouva. C’était un jour tout noir comme les autres. Quand quelque chose buta quand je voulu déposer ma planche. Quelque chose, se trouvait devant. Une surface perpendiculaire qui montait vers le haut. Je pris une vis de fondation et décidais de tester les résistances de cette nouvelle frontière.
Un petit cri retentit, et la surface se déroba. Je cru que mon imagination me jouait des tours. Soudain, le manteau de nuit et d’étoile infini se plissa et glissa comme un vêtement, et se froissa pour dévoiler une peau miraculeuse. Une main immense s’approcha de la fente béante qui s’ouvrait face à moi, et gratta violemment les bords rebondis de l’entrée sombre. Un détonement bruyant retentit, et une odeur nauséabonde se répondit. Un pet.
J’étais face à un cul.
Et pas n’importe quel cul.
Le cul de Dieu.
« Enfin le cul de la Déesse, parce que vous êtes une femme finalement, dis-je.
—
Ce n’est pas important, dit-elle dans un sourire complice. Vous pouvez m’appeler Dieu si c’est plus évident.
—
Quelle surprise pour un homme de science, comme moi, d’avoir voulu toute ma vie me défiler de Dieu, et de finir par découvrir son identité.
—
Ça devait être un choc, en effet.
—
Au moins j’aurai fini ma thèse.
—
Vous venez à présent ? Certains amis tiennent à vous rencontrer. Marie Curie et Einstein n’arrête pas de parler de vos travaux.
—
Je ne peux pas retourner en bas ?
—
Pour qui ? Vous n’avez personne.
—
J’ai des choses à faire.
—
Vous venez de conclure votre dernière thèse. Je peux vous renvoyer, mais vous vous réveillerez sur les planches, croirez à une hallucination et en voulant vous retournez, vous tomberez dans le vide.
—
Je veux quand même essayer.
—
Pas de soucis, monsieur le non-croyant.
Dieu-qui-était-une-femme claqua des doigts et l’homme disparut. Elle patienta quelques instants, regarda sa montre -il devait sûrement se tourner à ce moment précis sur ses planches et… Quelques secondes plus tard, il réapparut, rouge, penaud, un sourire en coin de cachotier.
—
On ne refait pas un vieux scientifique.
—
J’en conviens, maintenant venez, des gens veulent vous parler. »
Cela aurait pu se terminer là, mais notre génie était un génie au paradis aussi, un monde fantastique, avec de nouvelles matières, de nouvelles lois de physiques, et de nouvelles notions de temps. Et en voulant découvrir la fin du paradis, il déclencha par erreur une révolution sanglante des plus grands tyrans de l’histoire universelle.
Mais ceci est une autre histoire.
Vous pouvez aussi vous demandez qui écrit. Quelqu’un qui serez dans la tête de notre génie, et au paradis. Et en fait, à plein d’autres endroits, que vous ne pouvez pas imaginer ou concevoir. Et ceci, c’est mon petit mystère.
Vous ne croyiez tout de même pas que j’allais laisser notre petit génie découvrir tous les secrets de mon Univers ?
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