Genre : Nouvelle
Longueur : 6 pages
Date : Septembre 2022
Contexte : Concours d'écriture
Statut : Disponible
Le Seigneur d’Irengual voyait son enfant se diriger vers lui, des larmes dans les yeux.
— C’est avec un immense honneur que je vous déclare unis pour la vie. Vous pouvez embr…
FIN DES JEUX
BUG SYSTEME
PROCEDURE DE SORTIE
Le Seigneur fronça les sourcils et…
Il vomit. Le casque lui tomba du visage et il bascula en avant. Geignant sur le sol, il vit une paire de chaussures et quelqu’un :
— Et merde.
Sa tête s’ouvrit violemment.
Il rouvrit les yeux. Il était assis dans un fauteuil avec des roulettes et cahotait sur un chemin de pierre bordé de modiques constructions insignifiantes, carrées, poussiéreuses. Où étaient les vertes collines de son royaume ? A la place, un océan sans fin de ces étranges habitations, placées avec ordre, de chaque côté du chemin. Où étaient ses fils, sa femme ? Il n’y avait personne. Juste le silence étranglant, lui et la personne qui le poussait. Il voulut hurler pour les appeler, ils devaient être quelque part, ils ne pouvaient pas avoir disparu. Un gémissement pitoyable sortit de sa bouche. Le fauteuil s’arrêta et une ombre passa devant lui.
— T’es réveillé. Cool. Suis Méta. J’vais r’garder ton numéro, ok ?
Une main attrapa sa gorge et la leva violemment. Il voulut se dégager.
— Bouge pas, aie pas peur. H3a6s11. Ça t’va si j’t’appelle Hash ? Parle pas. Tu peux pas, t’as jamais appris. Et ça va t’faire revomir, veux pas t’nettoyer encore. J’vais t’raconter une histoire et tu vas bien t’taire surtout. Tu dois pas parler, ça va t’fatiguer. Tu pourras tenir plus longtemps si tu fais rien du tout.
Le fauteuil se remit en route. La tête brumeuse, il se contenta d’écouter, se voyant en position de faiblesse, simple pantin désarticulé sous les doigts d’un magicien inconnu.
— Le Paradis existe sur Terre. Il est dans la réalité virtuelle. C’est trop beau, tu peux êt’ qui tu veux quand tu veux. Me d’mande qui t’as choisi d’être. Peu importe. Y a onze ans, les créateurs du Paradis ont créé cinq NFT les plus rares du monde. Pourquoi tu fronces les sourcils ? Tu sais forcément c’que j’dit. Tu l’as su un jour, le premier, quand i’t’ont d’mandé d’choisir ton jeu et qu’t’as reçu tes bonus. Tu comprends mieux ?
Non, il ne comprenait pas. L’histoire semblait familière, mais sa tête ne fonctionnait plus assez pour se rappeler d’où lui venait cette sensation. Il essaya de comprendre. Tout ceci n’était donc qu’un jeu ? Sa respiration s’accéléra.
— J’reprends. Ils permettaient de contrôler les cinq piliers de la communauté, tout le jeu quoi, donc tout le mond’. Quat’ des joueurs ont disparus, i’se sont r’tirés du jeu. Moi j’pense qui y a quelqu’un qui les a butté. Le dernier a continué l’aventure… Arrêt’ d’gesticuler ! Ouais, c’était faux tout ça ! T’es qu’un pauv’ gamin dans son cube qu’est nourri d’puis sa naissance par une pompe androïde, dont la mère s’est faite accouchée grâce à une NFT par un androïde et t’aurais continué ta vie jusqu’à c’que t’arrives p’us à payer, que ton corps naturel lâche ou que ton jeu bug et alors un androïde s’rait v’nu t’chercher.
Il se calma et prit conscience. Il n’avait jamais eu de femmes, ni d’enfants. Tout ceci n’était qu’un jeu. Il se rappela sa sortie de monde.
— C’est ça, c’était un bug pour toi. Pleure pas s’te plaît, pleure pas. J’ai pas souvent d’compagnie, les gens qu’je ramasse comme toi tienne pas p’us de trois jours. Vous êtes p’us habitué à rien. Vous savez p’us courir, chasser, ou même boire parce que vous avez jamais appris avec votre vrai corps. Tu vas mourir dans trois jours ou plus tôt si tu continues de gesticuler. J’peux pas t’nourrir, t’es pas habitué à la vraie nourriture. Faudrait qu’je vole aux nourricières et j’risque de me faire attraper. J’veux pas tenter le coup. Tiens, en v’là une. Tu vois ? Elle est juste à deux kilomètres mais elle avance vite.
Il ne voyait rien au bout de la route. Une brume épaisse bloquait l’horizon. Il sentit le siège basculer, essaya de se rattraper mais son corps ne répondait pas. Il se retrouva dans le fossé, couché sur le dos.
— Si tu bouges, j’te préviens, j’la laisse t’prendre et tu partiras dans la Grande Broyeuse pour servir de nourriture aux Entubés.
Il sentait des mains se crisper autour du fauteuil. Une respiration qui s’accélère, pas la sienne. Et puis il l’entendit. C’était comme des respirations difficiles, agonisantes. Une masse grise passa à toute vitesse sur la route et leur envoya une couche de poussière qui les recouvra, poussières dans toute la poussière.
— On peut repartir. On va pas trop marcher c’soir, i fait déjà tard. Tu l’vois pas, tu sais pas. Les nuages gris, c’est tous les jours. Il parait qu’c’est des gaz de pollution. C’est un Entubé qu’j’ai récupéré qui m’l’a dit. Il avait décidé d’être un scientifique avec une planète qu’a trop chaud, enfin j’ai pas tout compris. J’le crois pas mais j’l’ai pas dit, pour pas qu’i s’énerve et qu’i gesticule trop. Les nuages i sortent d’la terre, pas du ciel, d’grands ronds tous noirs dans l’sol. Je l’aimais bien lui. Il a duré cinq jours. En plus il parlait. Toi t’y arriverais pas, t’es trop vieux. Ca fait trop longtemps que t’es branché, t’as oublié. Il avait cinq ans, toi tu dois en avoir trente-cinq, j’sais pas. C’pas facile à voir avec vous, les Entubés. Vous avez pas d’maturité, vous gardez un corps d’enfant, tout famélique, sans muscle. T’es pas beau. C’est ma maman qui m’a appris tout ça. Elle s’appelait Verse. Elle a été emporté par une nourricière parce qu’elle voulait sauvé papa. J’ai l’même nom.
Il se dit qu’elle ne devait pas avoir beaucoup de compagnie. Elle enchainait d’une idée sur l’autre plus vite qu’il ne pouvait écouter. Il finit par se laisser bercer par ce torrent de paroles et s’assoupit.
— Attends, r’garde ! Une case brillante !
Il se réveilla en sursaut. A gauche, un cube envoyait de la lumière diffuse.
— Elles s’allument quand la personne est décédée dedans. Bouge pas, j’vais essayer de récupérer des trucs.
Il sentit la présence s’évaporer et un froid s’installer. Il se rendit compte qu’il avait peur. Qu’il ne connaissait rien de son monde et que cela l’angoissait terriblement. Un cri de joie le réchauffa.
— Regarde c’que j’ai trouvé ! Un traducteur, et il était encore branché ! J’ai juste eu à tirer sur l’fil et il est sorti d’sa tête. J’vais t’brancher, on va pouvoir parler. Oui, ça fait mal, c’est normal. C’est comme pleins de tentacules qui passent dans tout’ les régions d’ton cerveau. Voilà. Pense à un mot.
Bonjour.
— Ça marche ! On va pouvoir discuter! C’est embêtant d’devoir parler tout le temps sans réponse.
Reprenons calmement, ma vie à Irengual était un jeu ?
— Ah. T’as pris Irengual : une vie de roi. T’es même pas marrant. J’préfère les professeurs ou les inventeurs, j’apprends des trucs au moins. J’adore apprendre des nouveaux mots. Pleure pas, j’voulais pas te vexer.
Je ne reverrai jamais ma famille ?
— Ta famille a jamais existé. Pas celle du jeu en tout cas. T’as eu une mère, y a dû avoir une inséminatrice, et …oh, non, et p’is ,c’est même pas de ton âge. Arrête de pleurer, ça sert à rien. Tu vas t’fatiguer plus vite et tu vas mourir plus vite et moi j’aurais p’us d’personne à qui parler plus vite.
Un silence.
— Tu sais que t’as sûrement eu d’aut’ vies avant Irengual ? On accélère certains passages pour qu’tu puisses en jouer plusieurs.
Un malaise l’envahit, il ne se souvenait que de son royaume paisible et sa famille, rien n’existait d’autres pour lui. C’était ça, son monde.
— Tu t’souviens pas ? Normal. D’habitude, les Bugés ont un stockage d’la mémoire insuffisant et ça les déconnecte. En même temps, t’aurais sûrement déjà perdu complètement les pédales si tu t’rappelais d’tout, ça m’est d’jà arrivé avec un Entubé bugé, j’ai dû l’tuer, i faisait trop de bruit.
Quel âge as-tu ?
— J’sais pas. J’crois qu’j’en ai dix-sept. Au début j’comptais. Au final j’ai abandonné. C’est chiant.
Y en a-t-il d’autres comme toi ?
— Des survivants ? Pas beaucoup. Il faut êtr’ jeune pour garder ses réflexes psychomoteurs et avoir que’qu’un pour s’occuper d’nous, pour nous trouver à manger et tout et tout, comme on est trop jeune. Ma maman était une grande joueuse. Elle a bugé à dix ans parc’qu’elle avait vécu trop d’vie, comme toi sûrement, alors qu’elle attendait un bébé. Elle a même réussi à r’trouver papa en r’montant la Blockchain. Il est mort quand on la débranchait. C’est dommage je crois. J’sais qu’au Nord, y a des Natifs. On va là-bas, au Nord. Au Sud, y a qu’des dégénérés, j’aime pas ça. I me font peur. C’sont tous les joueurs d’sport, les agents secrets et les chevaux. Ouais, y a des gens qui veulent êt’ des chevaux. C’est les pires. Après i se réveillent et i’s ont une durée d’vie d’une heure où i massacrent tout. Y a un moment mais pas trop longtemps, j’ai eu un joueur de golf. J’pensais pas qu’ça courait aussi vite. J’dû lâcher toutes mes affaires et l’Entubé qu’j’avais récupéré. I l’a déchiqueté et i m’a rattrapé. J’ai couru pendant longtemps, mais moins que un moment mais pas trop longtemps, et puis i s’est éteint.
Que chasses-tu dans les environs ? Je ne vois aucun animal.
— Pas des animaux. I sont tous morts. Sauf au Nord, p’t-êt’, c’est c’qu’on dit. C ’est pour ça qu’j’y vais. Soit j’récupère des NFT d’nourriture et j’les imprime en 3D, ça a pas d’goût mais au moins j’peux manger. Soit j’découpe des morceaux d’Entubés, mais c’est dur, faut pas s’louper. Si j’le tue, la nourricière rapplique. Fais pas ces grands yeux, tu peux pas t’échapper. Et puis, j’ai pas faim, et j’préfère t’parler. Une fois j’ai dû mangé l’Entubé en entier. J’ai traversé une région du Sud de pauvres. Pas un avait d’la nourriture ou d’l’eau. I sont chiants les pauvres. J’les aime pas. Le plus dur ça été d’en découper des morceaux en le gardant vivant pour avoir des provisions sur la route.
Sais-tu en quelle année nous sommes ?
— J’sais pas, i faudrait demander aux nordistes. Eux i’s ont continué à compter. J’ai vu un livre une fois. Il était très, très, très, très vieux et y avait marqué des chiffres dessus, 2562. La matière était bizarre, on aurait dit une tranche d’roche souple. Les pages s’en allaient. C’est un Entubé qui m’a appris à lire. Le titre du livre était « Ceci est l’dernier livre au mond’ et personne va le lire ». J’ai pas compris mais j’ai trouvé ça triste.
Comment connais-tu autant de chose sur l’histoire de ce monde ?
— J’écoute. Quand les joueurs sont au Paradis. Leurs yeux font d’la lumière et quand j’colle ma tête à leur casque, j’peux même écouter c’qu’i disent. Les bébés de 0 à 1 an apprennent les mathématiques, la philosophie, les langues et les sciences. Après i choisissent leurs jeux. Je crois qu’i croient qu’i’s ont dix-huit ans à c’moment.
Je sens que cette histoire m’est familière pourtant j’en ignore la fin. Quels intérêts auraient les créateurs à nous mettre dans la confidence ?
— I l’expliquent pas à tous. J’l’ai entendu chez un seul joueur. Il avait rien en plus et pourtant il était spécial. Il avait la même case qu’les autres et un seul NFT que j’avais jamais vu. Il était mort mais les nourricières l’avaient pas ramassé. Il restait qu’des os tout blanc. Son casque marchait encore. C’est là qu’j’ai appris tout ça. J’ai une excellente mémoire, du coup j’redis la même histoire mot pour mot à chaque Entubé qu’je ramasse. P’t-êt qu’un jour un joueur légendaire viendra et me ramènera.
Une douleur lui vrilla le crâne, comme un appel sourd. Des brides de mots lui venaient en cascade. Joueurs légendaires, réel, Légende, mission, monde.
— Ton transmuteur est mal mit ?
Ce n’est rien. Tu connais la Légende ?
— « A l’aune des trois X, les cinq NFT légendaires se retrouveront et permettront en s’associant, de clore les portes du Paradis à jamais. En remontant les couches de jeux des différentes réalités, un.e joueur.e parviendra à réunir le pouvoir de Dieu entre ses mains, et de prendre la vie, comme de la laisser. »
Comment sais-tu que cela est vrai ?
— Parc’que j’ai envie d’y croire. Le joueur étrange mort qui continuait au Paradis m’a donné l’nom des cinq grands joueurs. Camollique, Rioztrata, Yposthas, Pinoa, Tarbot et Otars.
Ces noms, je les connais… Ma tête est douloureuse.
— J’vais t’remettre ton transmuteur en place. Merde, merde, merde, merde j’ai arraché un morceau d’ta cervelle. C’est dégueulasse. Ça coule, ça coule, ça coule, ça coule, ça coule…
Vous ……lez disparaitre, q….. passe-t-il ? Aidez-moi ! Ma vis…….e floute !
— Ça recommence. Tu en ai un, tu vas partir. Tu vas revenir me chercher ? On s’amusait bien ensemble. Ramène moi là-bas, ma maman me manq…
FIN DU PROGRAMME
PROCEDURE DE SORTIE
Une salle sombre dont les coins se perdent dans l’obscurité. Une chaise, au centre, en pleine lumière, face à un écran.
L’écran est noir, la chaise est vide.
L’écran noir, la chaise vide.
Noir. Vide.
Noir.
Puis une lumière et un frémissement dans l’air…
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